La mise en marché des bouvillons

            

Bruno Langlois, agr., La Coop fédérée

Le prix payé par les abattoirs pour l’acquisition des bouvillons est la résultante directe de l’offre et de la demande, à court et moyen termes. Ce prix influence instantanément toute la filière située en amont (vache-veau, producteurs de grains, etc.). Il en va de même pour chaque action du Comité
de mise en marché des bouvillons de la FPBQ. Le Focus Opti Boeuf a rencontré son président, Michel Daigle 

Focus Opti Boeuf : Quel est le principal mandat du Comité de mise en marché des bouvillons d’abattage ? 

Michel Daigle : Composé de représentants de producteurs de bouvillons des diverses régions du Québec, d’un représentant désigné par la Société des parcs d’engraissement du Québec et de celui de la FPBQ, l’objectif exprimé sommairement est d’améliorer les conditions de mise en marché des bouvillons produits. En respectant, bien entendu, la mission et la vision issues de la planification stratégique. Pour y parvenir, le Comité est régulièrement en contact avec les principaux acheteurs et travaille à fournir diverses occasions de vente. Nous accordons aussi un peu de temps à d’autres dossiers qui influencent la rentabilité de la production de bouvillons (environnement, bien-être animal, ASRA, etc.).

Focus Opti Boeuf: Pouvez-vous donner des exemples concrets de réalisations du Comité au cours des dernières années? 

Michel Daigle : Nous avons mis en place certaines mesures particulières de mise en marché dans le but de diminuer les effets négatifs du COOL (ancienne version). Nous avons aussi travaillé à l’organisation du transport et de la logistique globale de vente aux États-Unis. De même, nous avons oeuvré à offrir aux producteurs deux logiciels de suivi de troupeau. D’abord, Bovitrace qui sert à effectuer la traçabilité des interventions à la ferme, animal par animal. Ensuite, le site extranet où les producteurs ont accès aux compilations de leurs performances individuelles et peuvent aussi comparer leurs résultats à ceux des autres producteurs. Comme autre réalisation, il y a les rencontres abattoir-producteurs. Au quotidien, plusieurs échanges avec les abattoirs s’effectuent via le personnel de l’agence de mise en marché. Mais afin de permettre aux producteurs de mieux comprendre les besoins du marché, nous avons mis en place des rencontres où les responsables d’un abattoir viennent rencontrer les producteurs. Cette initiative a connu jusqu’ici un grand succès. Bien entendu, nous essayons de maintenir une  communication étroite avec les membres par l’entremise des rencontres en régions, l’objectif étant de pouvoir échanger en dehors du cadre formel les assemblées. 

Focus Opti Boeuf: Sachant que la production annuelle d’un parc d’engraissement de taille moyenne nécessite plus de 2 500 veaux, pouvez-vous illustrer l’influence des parcs d’engraissement sur toute lafilière bovine? 

Michel Daigle : Premièrement, il faut comprendre que la proximité relative du marché de l’abattage et de la production de bouvillons (BA) force souvent le secteur veaux d’embouche (VE) à ajuster son offre. Nous aimerions que les adaptations soient plus rapides, mais à l’inverse, il y a fort à parier que le secteur VE trouve que les changements demandés sont trop grands compte tenu des délais. Cependant, il faut avouer que les deux secteurs profitent des signaux envoyés par le secteur BA. Par exemple, l’amélioration de l’alimentation dans les parcs a permis d’accroître la qualité des bouvillons mis en marché, d’où un intérêt plus marqué de la part des abattoirs. Ceux-ci furent alors davantage en mesure de répondre à leur marché et donc d’offrir de meilleurs prix aux parcs. Et quand le parc réalise des profits, il peut alors à son tour mieux payer les veaux. Deuxièmement, une cinquantaine de fermes d’engraissement produisent 80 % des bouvillons du Québec. Chaque fois qu’une entreprise de cette taille ferme (ou ouvre) ses portes, c’est entre 60 et 100 fermes vaches-veaux qui en subissent les retombées. Par exemple, un parc qui cesse d’acheter des veaux diminue la demande pour 3 000 veaux par année. Veut ou veut pas, ça influence le prix local des veaux. On estime qu’une baisse de 0,01 $ / lb dans le différentiel Prix du Québec/Prix de l’Ouest représente une perte de 1 million $ par année pour les producteurs vaches-veaux, perte qui doit alors être compensée par l’ASRA. 

Focus Opti Boeuf: Quel est le rôle du Comité par rapport au développement des circuits courts de mise en marché? 

Michel Daigle : Je distingue les marchés de niche (faible volume à grande valeur ajoutée) et les marchés de créneau (segment de marché spécial avec un volume significatif). Dans le premier cas, les gens qui s’investissent dans ces marchés dirigent souvent de petites entreprises, agricoles ou non, qui font une mise en marché locale et très personnalisée. À force d’efforts, ils ont développé des relations d’affaires où la proximité vendeur-acheteur est très importante. Ce n’est sûrement pas le rôle du Comité de s’immiscer dans ces relations. Par contre, ces producteurs bénéficient des services de base de l’agence de commercialisation et profitent des retombées des actions du Comité. Pour les marchés de créneau, le Comité peut faire office de facilitateur si un tel type de marché se présente. C’est ce qui s’était passé il y a quelques années dans le dossier Zensho. 

Focus Opti Boeuf : La viande bovine est en concurrence directe avec les autres sources de protéine et a perdu du terrain face au poulet au cours des 20 dernières années. Est-ce un aspect de la mise en marché auquel le Comité s’est attaqué ou s’attaquera? 

Michel Daigle : Le Comité est préoccupé par cette tendance mondiale, mais n’a certainement pas la prétention de pouvoir la changer. Nous discutons de ce sujet de façon régulière avec les abattoirs, mais le Québec représente moins de 5 % de la production canadienne, c’est bien peu à l’échelle mondiale. Pour le poulet, on compte 21 jours au couvoir, 37 jours en poulailler et peut-être une autre semaine (transport, abattage, distribution) avant qu’il se retrouve dans l’assiette, avec une conversion alimentaire inférieure à 2. Pour le boeuf, c’est 9 mois de gestation, 7 mois d’allaitement et un autre 6 à 7 mois en engraissement, avec une conversion alimentaire d’environ 6. On aura beau travailler fort pour améliorer ce ratio, le poulet et le boeuf ne jouent pas dans la même « game ». En conséquence, on doit viser une clientèle qui veut s’offrir un produit plus haut de gamme pour son goût, sa saveur et sa tendreté. 

Focus Opti Boeuf : Compte tenu de la diminution du cheptel canadien (vachesveaux) et de la concentration du secteur de l’abattage, quels sont les défis et perspectives d’avenir pour l’engraissement du bouvillon au Québec? 

Michel Daigle : Le défi est de s’assurer que les deux acheteurs majeurs, JBS (Pennsylvanie) et Cargill (Ontario), continuent d’avoir un intérêt pour les bouvillons du Québec et même de l’est du Canada. Perdre l’un de ces joueurs aurait des conséquences désastreuses pour toute la filière, particulièrement pour le secteur vaches-veaux. Pour maintenir cet intérêt, il faut maintenir un volume de production suffisant. En 5 ans, nos volumes se sont effondrés de 45 %. En 2013, on va se réjouir si on atteint une production de 110 000 bouvillons. C’est d’ailleurs un dossier que défend fortement le Comité. Je souhaite que tous les partenaires gravitant autour de l’industrie bovine mettent tout en oeuvre pour maintenir une activité « Bouvillons » plus saine qu’en ce moment. Un sérieux coup de barre doit être donné, car à la vitesse à laquelle nous avons perdu du volume, je ne suis vraiment pas convaincu que le message a été entendu tant au MAPAQ qu’à la FADQ. 

Focus Opti Boeuf : Selon vous, la nouvelle politique de souveraineté alimentaire peut-elle influencer significativement la production? 

Michel Daigle : Cette politique n’est pas une mauvaise initiative. Dans le cas des bouvillons, cependant, ce n’est sûrement pas cette seule mesure qui pourra relancer l’industrie. Il faut garder à l’esprit qu’une carcasse de boeuf, c’est gros. Il faut la commercialiser en entier, particulièrement ce qu’on appelle le 5e quartier, dont la vente paie souvent à elle seule plus que le coût d’abattage et de transformation de la bête. Or, plusieurs parties de ce 5e quartier ne trouvent pas preneurs au Québec. Il faudra donc toujours exporter une partie de la carcasse. Pour ça, il faut des entreprises de grande taille qui ont les reins solides. C’est une question de volume. En fait, j’ai hâte de voir les mesures concrètes que la politique de souveraineté alimentaire mettra en place pour protéger les investissements importants consentis par les familles agricoles et les gouvernements au cours des 35 dernières années, dans cette production qui ne couvre même pas 22 % de la consommation du Québec. 

Focus Opti Boeuf : Si le président du Comité de mise en marché des bouvillons avait une baguette magique, que ferait-il avec? 

Michel Daigle : Je ramènerais une production de 200 000 bouvillons annuellement avec une rentabilité acceptable pour permettre aux exploitants et à leur relève d’en vivre décemment. Ça nous permettrait d’enlever cette épée de Damoclès qui pend toujours au-dessus de nos têtes : la fermeture éventuelle d’un abattoir majeur due à une surcapacité d’abattage. Auriez-vous ça à La Coop une baguette magique? 

Focus Opti Boeuf : Malheureusement non. Merci, Michel, pour votre collaboration à la réalisation de cette entrevue. Vos réponses font office de profondes réflexions que devrait avoir chacun des maillons de la chaîne ovine. 

     

     

     

      

    

       

     

     

Mathieu, Benoit, Ginette et Michel

Avant d’être président du Comité de mise en marché des bouvillons, Michel Daigle est d’abord et avant tout un producteur de bouvillons avec ses deux fils. La ferme située à Sainte-Hélène-de-Bagot met en marché un peu plus de 4 000 bouvillons annuellement, en plus de cultiver environ 1 100 hectares de maïs, soya, céréales et fourrages. Benoit est responsable des opérations quotidiennes, ainsi que de l’achat et la vente de bovins. Mathieu s’occupe de la comptabilité et du côté administratif, en plus de donner un coup de main lors des périodes de grands travaux. Quant à Michel, il supervise l’alimentation et est responsable de l’achat des sous-produits et des productions végétales.

Référence : Focus Opti Boeuf, automne 2013, page 8.